Partager l'article ! Marguerite d'Angoulême: Marguerite d'Angoulême (1492-1549) "Corps féminin, coeur d'homme, tête ...




* Le Livre d'or de la poésie française de Jean Orizet, France Loisir, Paris, 1999 :
La mort et résurrection d'amour
J'ai vu les yeux desquels Amour, cruel tyran,
Avait fait les doux traits dont il allait tirant,
Au temps que, bien dorés d'un regard gracieux,
Doucement les tournant, blessait et terre et cieux :
Or les vois-je transis comme d'émail sans vie,
N'ayant plus de rien voir ou d'être vus envie.
J'ai vu la bouche rouge par laquelle il parlait,
Et la parole de feu, qui sans cesse brûlait?
Jadis soulait jeter par sa douce ouverture
Qui montre le trésor du coeur sans couverture :
Or la vois-je fermée, couvrant ses blanches dents
Qui comme un mur de pierre cachent tout le dedans.
J'ai vu les blonds cheveux dont il faisait la corde
De l'arc, où il n'a pu trouver miséricorde,
Et des plus crêpelés faisait ses rets et forts,
où chacun il prenait, nonobstant ses efforts :
Or les vois-je cachés, sans ordre et non peignés,
En dédaignant chacun, d'un chacun dédaignés.
J'ai vu les tant bien fait's et petites oreilles,
Ouvertes, clair-oyant's, blanches, un peu vermailles,
Sarbacanes d'Amour, pleines de sa leçon,
Qui les gardait d'ouir autre parole ou son :
Or les vois-je fermé's sans plus ouvrir leur porte
Aux chants, dits ni propos qui du petit dieu sorte.
J'ai vu les blanches mains, les doigts longs et subtils,
Desquels soulait Amour faire ses fins outils
Pour arracher les coeurs du plus profond du corps,
Les uns mettre captifs, les autres pis que morts :
Or les vois-je sans forc' de tenir n'arracher,
Sans être plus touché's ni pouvoir plus toucher.
Jai vu les petits pieds, beaux, légers et pénibles,
Faisant pour leur seigneur choses tant impossibles
Que roue de son char tant triomphant étaitent,
Qui en danses, tournois et plaisirs le portaient :
Or les vois-je impotents, sans plus bouger d'un lieu,
Sans plus être marchés ni marchants pour leur dieu.
J'ai vu le corps parfait et de telle grandeur,
Auquel tout le rebours se trouvait de laideur,
Qu'Amour avait choisi pour sa très ferme tour
Et son doux Paradis pour éternel séjour :
Or les vois-je changer de nature et de maître,
De vie et de beauté, de sentiment et d'être.
Que ferez-vous (Amour) quand plus ne pourrez voir
Des beaux yeux par lesquels avez sur tous pouvoir ?
Quand ne pouvez ouïr de l'oreille fermée
En qui votre parole fut reçue et aimée ?
Quand ne pouvez parler par cette bouche close
Par laquelle en parlant vous pouviez toute chose ?
Quand ne pouvez des mains mortes plus tourmenter
Ni assurer tout ceux qu'avez fait lamenter ?
Quand ne pouvez des pieds votre char plus tirer
Quand ne pouvez au corps qui fut votre demeure,
Le voyant ruiné, plus demeurer une heure ?
Mourez donques, Amour, en cette départie
Ou, si vivre voulez, cherchez autre partie
Dont vous puissiez tirer autant d'honneur et gloire
Et qui de tous les coeurs vous donne la victoire,
Comme a fait ce corps-ci, cause de tous vos biens,
Que vous soyez tout mat et converti en riens.
Si mieux vous ne trouvez, mourrez dedans son coeur :
Car de changer en pis vous serait peu d'honneur.
Sépulcre il vous sera, vous relique honnorable :
Il vous fera honneur, vous le rendrez louable.
Et puis, quand serez mort, un bien devez attendre,
Que de vous, Amour mort, et votre froide cendre
Suscitera l'Amour, qui toujours sera vie
Du mort, duquel par lui sera la mort ravie
et du tout mise à rien, et où mort a été,
Amour vivant sera pour jamais arrêté,
Qui fera voir l'aveugle et le muet parler,
Le sourd ouïr très clair, le boiteux droit aller,
L'imbécile des mains user du touchement
Et la beauté périe embellir doublement.
Vertu fortifier fera son château,
Sa demeure à jamais, trop plus que devant beau.
Jamais ne passera sa force et sa beauté,
Là, l'amour immortel tiendra sa Royauté,
Sa grandeur, son empire, en montrant sa puissance,
Sous laquelle chacun fera obéissance.
Mourez donques, Amour, puisque ne pouvez vivre
En celle qui de vous par Amour est délivre ;
Donnez lieu à l'Amour de saine affection,
Qui prend de votre mort sa génération :
Et lors Amour, d'Amour vainqueur de telle sorte,
Fera vivre d'Amour l'amie en l'Amour morte.
(Les Marguerites de la Marguerite des princesses, 1547)
Marguerite d'Angoulême